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Metz, 1961: retour sur une ratonnade

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CREDITS PHOTO

Ce documentaire, réalisé par Jean-Baptiste Allemand, journaliste et Laura Tared, docteur en histoire, est le condensé d'une enquête longue et difficile qui a nécessité la consultation de nombreux témoins et documents d'archives de l'époque. L'enquête au complet est disponible sur un autre webdocumentaire, consultable à cette adresse : http://www.lanuitdesparas.com/

 

Textes et vidéos: Jean-Baptiste Allemand

Photos 1, 2, 5 : Le Républicain lorrain

Photos 3, 4 : Jean-Baptiste Allemand

Photo 6 : L’Humanité-Dimanche

CREDITS VIDEO

Jean-Baptiste Allemand

Metz, 1961: retour sur une ratonnade

Quand on évoque la guerre d'Algérie, on pense tout de suite à ces épisodes tristement célèbres de tueries de civils : le 17 octobre 1961, le massacre de Melouza, la fusillade de la rue d'Isly... Ce qu'on sait moins, c'est qu'outre l'Algérie et la région parisienne, les autres régions françaises n'ont pas été épargnées par les violences.

La ville de Metz, en Lorraine, fut le théâtre d'un sanglant mais méconnu épisode de violences entre des parachutistes français et des Algériens. Même si les faits n'ont pas la même ampleur, les similitudes avec le 17octobre 1961 et la féroce répression de la manifestation de milliers d'Algériens à Paris, sont nombreuses : une ratonnade nocturne massive à l'échelle d'une ville entière, une affaire vite classée et oubliée, des zones d'ombres à éclaircir...Cinquante après le drame, il était temps d'apporter un peu de lumière sur cet épisode sombre.

Ce dimanche soir 23 juillet 1961, il y a foule au Trianon, un café-dancing situé à Montigny-les-Metz, non loin du centre-ville de Metz. Parmi les clients, de nombreux parachutistes cantonnés dans les casernes de la ville sont présents en permission. Mais tout à coup, entre 22h30 et 22h45, plusieurs hommes armés de pistolets tirent sur l'établissement depuis l'extérieur.La fusillade fait trois morts et 8 blessés. Deux parachutistes sont tués : Henri Bernaz, appartenant au 1er Groupement de Livraion par Air (1er GLA), et Francis Soro, un jeune Pied-Noir du 1er Régiment de Chasseurs Parachutistes (1er RCP), qui était revenu d'Algérie avec ses camarades début juillet. Jean-Marie Defranould, le barman du café, est également abattu.Après l'attentat, les agresseurs réussissent à s'enfuir. Un mois plus tard, trois Algériens seront arrêtés par la police et présentés comme « commando de choc FLN », auteur de l'attentat.Mathilde Marchal a assisté à la fusillade. Elle prenait un verre au café du Trianon avec son mari. Elle raconte dans la vidéo ci-dessous:

 

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Les parachutistes présents au Trianon ne tardent pas à réagir. Certains s'arment de bouteilles, de leurs ceinturons, et se précipitent vers le centre-ville pour se venger. D'autres préviennent leurs supérieurs restés dans les casernes.Au 1er RCP, basé à la caserne Serret à Moulins-les-Metz, un convoi de camions sort et se dirige vers le Trianon. Selon plusieurs sources, il est occupé par des hommes armés. Impossible de savoir si ce convoi est sorti pour participer à des représailles, ou simplement pour sécuriser les lieux et récupérer les hommes touchés. On sait néanmoins que plusieurs témoins ont aperçu des camions militaires sur les lieux où les parachutistes étaient en train de commettre des agressions.Du côté du 1er GLA, des dizaines d'hommes sont sortis du quartier Raffenel, situé à Montigny-les-Metz, à quelques centaines de mètres seulement du Trianon. Selon le récit de deux anciens paras de l’unité, la sortie s’est faite très facilement. L’un d’entre-eux, dans la vidéo ci-dessous, explique même comment il a pu s’armer de “PM” (pistolets-mitrailleurs) avec des camarades.

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Rapidement, des centaines de parachutistes se dispersent dans le centre-ville, en petits groupes autonomes et désorganisés. Leurs cibles ? « Tout ce qui était bronzé », selon l'expression de l'un d'entre-eux. Parmi les futures victimes des paras figureront de nombreux Algériens, mais aussi un Marocain et deux Italiens.Les parachutistes s'attaquent d'abord à la gare et à une brasserie très populaire, le Buffet de la Gare, où de nombreux clients arabes venaient consommer. Puis ils investissent rapidement le Pontiffroy, à deux pas du centre-ville, un quartier alors délabré et habité par de nombreux Algériens, dont certains étaient militants FLN.Jusqu'à 2 heures du matin, heure à laquelle le calme est revenu, les paras frappent, saccagent, jettent même plusieurs personnes du haut des ponts. Aujourd'hui, plusieurs témoins de ces agressions racontent leurs souvenirs.

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Le bilan officiel de la ratonnade fut d'un mort et de 19 blessés. Très vite, certains ont murmuré que ce bilan était sous-estimé. La consultation de nombreux témoins confirme cette impression, mais le bilan exact est impossible à établir.Les réactions aux violences furent nombreuses. La presse locale fit ses gros titres sur l'évènement, vite suivie par de nombreux journaux nationaux. Des renforts de policiers furent dépêchés pour empêcher de nouveaux troubles.Pourtant, malgré une enquête de gendarmerie, les parachutistes ayant participé à la ratonnade ne firent l'objet d'aucune procédure judiciaire, ni de sanction interne. Comme seules « punitions », ils furent consignés dans leurs quartiers pendant 48 heures, puis interdits de pénétrer dans certains endroits de la ville pendant quelques jours.Quant à la population, politiquement conservatrice et très attachée à l'armée, elle prit parti en faveur des parachutistes. D’après Laura Tared, historienne auteur d’une thèse sur la guerre d’Algérie en Moselle, la volonté de tourner rapidement la page après le conflit était générale. Mais les blessures sont prêtes à ressurgir à la moindre occasion.

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Outre ces journées de graves violences, d'autres ratonnades de moindre ampleur se sont peut-être déroulées à Metz durant cette période. Un Algérien évoque quelques compatriotes jetés du haut d'un pont en octobre 1961 (suite au 17 octobre 1961 et la manifestation parisienne?) ; un ancien para parle de violences commises lors du 14 juillet 1962, un an après la fusillade du Trianon...Il se pourrait même que des ratonnades se soient produites longtemps, très longtemps après la guerre d'Algérie.

Michel Hubert, Français d'origine algérienne, a fait son service militaire en 1991 au Régiment de Livraison par Air (RLA). Il affirme que des ratonnades ont été commises à cette époque par des membres de son unité. Son témoignage ne fait pas l'unanimité. Une source à l'amicale du RLA juge ce récit « inconcevable ». « A cette époque, ce genre de choses, c'était fini. L'esprit avait changé. Les militaires ne cherchaient pas les emmerdes», affirme aussi Mohamed Boudjani, un Algérien travaillant à deux pas de la caserne du RLA, qui précise ne jamais avoir entendu parler de telles violences. Pourtant, Michel Hubert, dans la vidéo ci-dessous, maintient ses dires:

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